Village global, démocraties emmurées

Par Antonin Margier.

Des gens qui habitant quelques arpents vont tracer une frontière entre leur terre […] et le territoire qui est au delà, qu’ils appellent « le pays des barbares » […] la géographie imaginaire du type « notre pays-le pays des barbares » ne demande pas que ces derniers reconnaissent la distinction. Il « nous » suffit de tracer ces frontieres dans notre esprit, ainsi « ils » deviennent « eux »  (Said, 1980).

À l’heure où l’on célèbre avec passion la chute du mur de Berlin, force est de constater que les murs-frontières prolifèrent de façon considérable sur le globe, au nom d’une prétendue sécurité interne à établir face aux menaces extérieures. Pourtant, dans un monde en mouvement et parcouru de flux incessants, ces constructions d’un autre âge (malgré les dispositifs de haute technologie qui les accompagnent) paraissent en décalage avec leur époque. La parution récente de « Murs, le déclin de la souveraineté étatique » de Wendy Brown nous offre l’opportunité d’interroger ce phénomène de construction. Quel rôle les constructeurs attribuent-ils à ces barrières? Comment expliquer cette propagation de murs ? Quel est leur sens profond ?

Selon Carl Schmitt, « la clôture (et par conséquent la propriété) constitue la condition préalable de l’ordre politique et du droit ». Car la clôture construit la séparation entre l’espace souverain et l’espace ordinaire, « la ligne de démarcation forme la base de la constitution et du pouvoir constitué sur le plan intérieur, ainsi que le seuil au-delà duquel la loi perd toute validité » (Schmitt, 2001). C’est ce schème, nous rappelle Wendy Brown dans son ouvrage, qui aurait contribué à légitimer la violence au-delà d’un espace autre ainsi que la « conquête coloniale originelle et la violence employée par les colons pour défendre leur colonies ». De fait, la souveraineté serait née de « l’établissement d’une séparation concrète entre un espace donné et celui du commun ». Or, les aspects caractéristiques de la souveraineté (la suprématie, la perpétuité, le décisionnisme ― fait de faire reposer tout un ensemble de normes sur une pure décision d’autorité hors de toute rationalité ― et l’absoluité) sont actuellement mis à mal par la globalisation, par l’accroissement des flux internationaux de personnes, de capitaux, d’idées, ébranlant par conséquent la structure de la souveraineté étatique. Mais si la souveraineté de l’État s’est amenuisée, ni la souveraineté ni l’État n’ont disparu pour autant, c’est plutôt leur dissociation qui semble apparaître. Les États perdurent en tant qu’acteurs non souverains, et la souveraineté se déploie alors dans deux domaines transnationaux, l’économie politique et la violence religieuse, ces derniers se positionnant, en effet, au dessus d’un droit international ou d’un quelconque ordre juridique. Au point que, selon la thèse défendue par Brown, les murs actuels « marquent moins la résurgence, en pleine modernité tardive, de la souveraineté de l’État-nation, qu’ils ne sont des icônes de son érosion ».

Mur israélo-palestinien © Reuters / Reinhard Krause

Si la construction de murs avait tendance à diminuer dans le monde après la fin de la guerre froide, celle-ci reprend avec vigueur à la suite des événements du 11 septembre 2001 (Vallet, 2009). Les deux murs les plus imposants et connus sont évidemment le mur israélo-palestinien et le mur qui sépare le Mexique du Sud des États-Unis sur déjà 300 kilomètres. Mais il existe aussi de nombreuses barrières frontalières en Corée, au Maroc autour de l’enceinte espagnole de Ceuta, ou en Irlande et à Chypre. D’autres frontières plus rarement évoquées, telles que celles entre l’Inde et le Pakistan, l’Arabie Saoudite et l’Irak, l’Afrique du Sud et le Zimbabwe, la Thaïlande et la Malaisie ou l’Ouzbékistan et la Kirghizie constituent également des lieux sur lesquels s’érigent des barrières. Dans ces murs se lisent les paradoxes de notre société post-moderne, entre libéralisation des flux et fermeture des frontières. Or, il apparaît clairement que dans un monde où la circulation des richesses et des hommes n’a jamais été aussi forte, et où les moyens de communication ont profondément modifié notre rapport à l’espace, les murs ne semblent pas avoir l’efficacité prônée par leurs instigateurs. En effet, de nombreuses études ont révélé l’inefficacité de rétention de murs qui seraient même souvent vecteur d’effets négatifs. Comme le rappelle Elisabeth Vallet et Charles Philippe David, « pour sophistiqués que les murs puissent paraître, leur étanchéité demeure hypothétique. Tout au plus déplacent-ils les flux migratoires ». Selon ces auteurs, le mur des États-Unis limitant le passage de la frontière avec le Mexique participerait même à une recomposition démographique de la population états-unienne du fait que la peur de ne pouvoir revenir incite les immigrés mexicains à s’installer durablement. Ils décrivent également l’isolement que créent les murs avec l’apparition de « no man’s lands » dans lesquels l’accès aux services et à l’éducation deviennent une gageure (l’exemple de la Cisjordanie est éloquent) ou encore de la différenciation progressive des écosystèmes qui apparaît autour de certaines barrières. Wendy Brown décrit pour sa part les mécanismes de construction de la violence que développent les murs. Ces derniers participent en effet à la militarisation des zones frontières ainsi qu’à une « sophistication » des moyens de l’économie parallèle pour y faire face. Nous assistons, de fait, à l’émergence d’un sentiment de méfiance parmi les populations locales et, par conséquent, à la création de nouvelles armées locales indépendantes de l’État, comme les « vigilantes » au sud des États-Unis ou certains colons israéliens qui font régner le droit par leurs propres moyens et règles, considérant que l’État est inefficace dans sa lutte. L’efficacité des murs semble alors bien limitée au vu des objectifs politiques et géopolitiques qui légitiment leur construction. Il est donc pertinent d’interroger davantage les effets symboliques et fantasmés des murs afin d’expliquer cette prolifération de barrières. Car leur dimension rassurante semble être une réalité plus forte que celle de limitation des flux : « les murs rassurent. Ils sont le témoin tangible, la démonstration manifeste que les dirigeants agissent: une opération de relations publiques qui, parfois, atteint son objectif officiel, même si ce n’est pas là l’essentiel » (Vallet et David, 2009).

Les murs, théâtralité d’une souveraineté étatique déchue

Ces murs, dans leur absolue concrétude, apparaissent comme une figure « archaïque » dans un monde parcouru de flux virtuels, où l’instantané et les nanotechnologies font partie du quotidien. Les murs apparaissent alors aux antipodes des menaces auxquelles ils prétendent s’opposer (bombes intelligentes, chimiques, bactériologiques). Face aux promesses de liberté, d’un monde sans frontières, ces murs semblent donc bien rétrogrades mais « le mur se construit comme une réponse à un « ennemi » perçu, qu’il soit un « ennemi » extérieur […] ou un « ennemi intérieur » » (Rigouste, 2007). En ce sens, le mur n’est pas  seulement un outil sécuritaire (dans le sens où il n’a pas pour seul but une efficacité vis-à-vis des objectifs sécuritaires qu’on lui attribue), il est également (et avant tout ?) la matérialisation d’un discours politique centré sur les enjeux sécuritaires (Tratnjek, 2009). Car ces barrières ne visent pas à se prémunir d’éventuelles attaques d’autres États souverains, elles ne sont pas des boucliers contre les armées d’un État ennemi, non, elles sont davantage destinées à contrer les flux d’acteurs non étatiques dans le cadre des migrations, du trafic de drogue, du terrorisme, de la contrebande, etc. Ces murs visent donc une protection contre des flux extérieurs qui ne dépendent pas d’États souverains, et dénotent justement ces personnes détachées d’identité nationale ou d’une juridiction souveraine (réfugiés politiques, terrorisme…). Cette menace, détachée d’États ennemis, amène Wendy Brown à considérer les intentions sous-jacentes à la construction de murs au-delà des conventions internationales mises en place par la paix de Westphalie : elle parle alors des signes d’un « monde post-westphalien ». Dans ce contexte, ces murs seraient donc les « signifiants visuels d’un pouvoir humain et d’une capacité étatique tout-puissants, et reflètent, dans un contexte où la souveraineté recule, la restauration d’un pouvoir souverain de décision, de délimitation, de protection et d’exclusion ». Les murs mettent donc en scène la souveraineté déclinante dont Hobbes disait qu’elle tenait les hommes « en respect », non seulement par un pouvoir suprême mais par un pouvoir qui opère en assujettissant les individus par sa majesté et sa puissance. Ainsi, la construction de murs devient un acte politique destiné à masquer d’autres problèmes plus complexes : c’est ce que Wendy Brown nomme la « théâtralité » de la souveraineté à l’instar de Mike Davis qui parle de « décors politiques » puisque ces barrières permettent de montrer l’activisme des acteurs politiques face à des problématiques qui inquiètent les électeurs et face auxquelles ils sont impuissants. Or, la mise en scène de la souveraineté, dans son principe même, témoigne que celle-ci ne va plus de soi.

Murs séparant les États-Unis du Mexique © inconnu

La dimension théologique des murs

Au-delà de la mise en scène du pouvoir, la légitimation de ces barrières s’appuie également sur certaines dimensions psychiques rarement abordées dans les études sur les murs. Wendy Brown s’interroge en effet sur les dimensions psychologiques et théologiques qui animent le rapport des individus aux barrières afin de comprendre le désir de murs. En reconstruisant le développement d’un imaginaire qui se développe autour de l’« autre », de l’« étranger », elle constate que dans le cadre de la dilution de l’identité nationale et de la globalisation, « les murs constituent des écrans sur lesquels peut être projeté un Autre anthropomorphisé, cause des maux qui affectent la nation ». Issue de discours amalgamant l’étranger à une menace et aux problèmes de la nation, la construction de murs renforce cette illusion et répond aux fantasmes de contention, d’imperméabilité et de pureté que les citoyens voient s’échapper dans la société néolibérale. Les murs permettent donc d’éviter toute remise en question de leurs comportements « voyous » (les mêmes qu’ils prétendent combattre) ou de domination qu’ils exercent. Au-delà de cette négation, les murs permettent par ailleurs de renforcer l’image d’un État vertueux et moralement bon. Nous pouvons alors paraphraser des militants israéliens cités par l’auteur, « les sionistes ne perçoivent pas le mur comme un acte d’agression, mais comme un geste de protection, d’autodéfense. […] Un mécanisme psychologique complexe est à l’œuvre dans ce renversement. […] Le mur atteint son objectif : empêcher Israël de voir sa propre agressivité, donc préserver son présupposé fondamental, qu’il est la victime « juste » et « bonne »».

S’appuyant finalement sur l’apport freudien, Wendy Brown montre que les murs, produisant une image du pouvoir et de protection, répondent à un désir rempli d’une dimension religieuse proche de l’aspect théologique de la souveraineté (suprématie, pouvoir de punition et de protection…). Car le déclin de la souveraineté politique à l’œuvre est selon l’auteur davantage qu’une modification des outils politiques du pouvoir, elle est « génératrice d’une crise théologico-politique qui affectera le sujet comme l’État ». Face à un extérieur menaçant, le fantasme d’un État capable d’offrir sa protection « ravive donc une version religieuse de la souveraineté étatique » et « le désir de construire des murs pour protéger la nation constitue le véhicule de ce souhait théologique, et le mur sa gratification visuelle.». Selon Wendy Brown, ces dimensions théologiques et psychiques expliquent pourquoi l’inefficacité des murs ne limite malheureusement en rien leur désirabilité.

Antonin Margier

Mur israélo-palestinien © Reuters / Yannis Behrakis

Bibliographie

BROWN, Wendy. 2009. Murs. Les murs de séparation et le déclin de la souveraineté étatique. Paris, Les prairies ordinaires.

RIGOUSTE, Mathieu. 2007. « L’ennemi intérieur, de la guerre coloniale au contrôle sécuritaire », Cultures & Conflits, no. 67, automne 2007.

SAID, Edward. 1980. L’orientalisme. L’Orient crée par l’Occident. Paris, Seuil.

SCHMITT, Carl. 2001. Le nomos de la terre. Paris, PUF, Leviathan.

TRATNJEK, Bénédicte. 2009. « Les Etats-Unis et la frontière : les murs, un urbanisme de paix ou un urbanisme de guerre ». Agoravox. Le média citoyen, 11 juillet 2009. <http://www.agoravox.fr/actualités/international/article/les-etats-unis-et-la-frontière-les-58781> [En ligne]. Site consulté le 05 mai 2010.

VALLET, Elisabeth et CHARLES, Philipe David. 2009. « Le fantasme du mur », Le Devoir, 26 octobre 2009.

VALLET, Elisabeth. 2009. « Toujours plus de murs dans un monde sans frontières », Le Devoir, 26 octobre 2009.

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